13 décembre 2007
Au revoir, Madame
Je suis là, aux portes de la mort, allongée sur ce lit médicalisé, avec ses deux barrières qui se baissent et qui remontent sur commande, parce que je suis tellement un légume que je risque tomber de mon propre lit. J'ai des escarres parce que je suis alité depuis trop longtemps maintenant. Et j'ai mal. Depuis cette attaque cérébrale a paralysé la moitié de mon cerveau il y a 8 ans, et la moitié de mon corps, je ne suis plus que la moitié de moi même. Je parle avec la moitié de ma bouche, je ne vois que d'un côté, je me suis cassé des côtes en tombant parce que mon côté faible ne peut plus me porter. Malgré le déambulateur qui m'a aidé à marcher pendant 4 ou 5 ans, qui m'a porté jour après jour pour faire ma ballade quoitienne, enfin, balade, c'est un grand mot, mon aller-retour quotidien dans le couloir plutôt.
Je ne me lave plus seule, je ne vais plus au toilettes seule, je ne mange pas seule.
Je reviens à l'état de bébé.
Je dépéris lentement depuis 8 ans. Depuis ce jour où ce vaisseau a éclaté dans mon cerveau, où mon arrière petit-fils m'a ramassé effondrée et à demi paralysée alors que j'allais chercher du charbon pour le poële. Un jour normal en somme.Enfin presque. Depuis ce jour, fini le jardinage et la récolte des légumes dans mon jardin, fini la cuisine, fini d'aller chercher l'eau quotidienne au puit.
Mon corps dépérit d'autant plus vite depuis ce jour, mais je suppose qu'il ne peut en être autrement. De toute façon, tout cela semble inévitable. Heureusement, je suis encore lucide, et ce n'est pas rien. Je reconnais les gens autour de moi, je peux suivre "Question pour un champion" chaque jour et jouer aux dames avec mon arrière petite fille, et gagner...
La vie m'offre encore des plaisirs, et je les prends.
Aujourd'hui, j'ai 99 ans, et 361 jours, mais je suis trop fatiguée pour passer le centenaire. Mes cadeaux m'attendent, ma famille entière va se réunir, mais je ne serai plus là. Je n'ai plus envie, ma vie est terminée.
Alors je jette un dernier regard à ce cadre résumant ma vie accroché au mur. Un cadeau de mes arrières petits enfants, ils ont choisi des photos pour résumer ma vie, et ils ont bien choisi.
Une photo de mariée, une de mon mari et moi le jour J, une de mes quatre enfants, puis une de mon cher frère, les enfants des enfants des enfants, et une dernière peu de temps avant que mon tendre époux ne meurt, le jour de nos 60 ans de mariage.
Finalement, j'aurai eu une belle vie. Je n'ai rien fait d'exceptionnel, mais j'ai fait ce que j'avais à faire ici bas. J'ai aimé, j'ai été aimée et j'ai engendré la vie.
Et c'est très bien comme ça.
Maintenant, je peux partir tranquille.
Je vous salue bien bas...
Marie Antoinette LAUGEAIS
6 mai 1906 - 2 mai 2006
11 décembre 2007
Courrier timbré au tarif lent
La lettre est arrivée ce matin. Je n'ai pas pu écrire tellement j'ai ri. Il est 16h, je sens encore mes mâchoires, j'ai des douleurs abdominales. Je suis sa femme, Madame. Celle qu'il a épousée il y a 37 ans. Autant vous dire que mon rire était jaune.
Alors vous voila enfin.
C'est une très belle lettre que vous lui écrivez, là. Très belle. J'aurais aimé savoir lui dire de si belles choses. Si vraies. Si douces. Si évidentes. Mais vous savez rien n'est évident dans ce mariage. Ni le quotidien, ni les grandes phrases. Surtout pas les grandes phrases. Je n'aurais pas dû décacheter votre lettre, mais je savais que c'était vous, je vous attendais.
Les premiers temps, ce fût infernal. Il ne m'adressait que très rarement la parole, pour des questions précises, il me vouvoyait, ne me regardait jamais. Oh je ne m'attendais pas à ce qu'il m'accueille bras ouverts, bien sûr, mais tout de même. De mon côté, toute enceinte que j'étais, je m'efforçais de lui rendre la vie agréable. Quand Armande est née, il s'est fermé un peu plus encore, reportant sur elle toutes ses rancoeurs. La fille d'un autre. Celle par qui le malheur est arrivé. Il a passé toutes ses soirées durant trois longues années dans son atelier. Il y mangeait, il y dormait même l'été. Armande et moi avions interdiction d'y mettre les pieds, même pour y faire le ménage. Il en a fabriqué des copeaux ... Des montagnes. Je n'ai jamais vu la couleur d'un meuble, ni d'un bibelot. J'entendais ses outils, trouvais sa vaisselle sale dans l'évier, ses vêtements poussiéreux dans la buanderie. Sans un mot, je rangeais, lavais, élevais ma fille.
C'est en silence également que je culpabilisais. Que je domptais ma honte. Et que je pensais à vous.
Cette situation je ne l'ai pas voulue plus que lui. Tomber enceinte à 17 ans d'un pasteur, ça n'était pas intelligent. Mais l'amour n'a que faire de la raison. Vous le savez aussi bien que moi. Je n'ai pas demandé à ce qu'on me sauve la face. Je voulais épouser Charles, élever Armande à ses côtés.
Arranger ce mariage avec votre Marcel, c'était une idée de ses parents. Les miens étaient prêts à me renier, tout simplement. Puis il y eût cette proposition. Sa mère ne vous aimait pas, elle préférait le voir malheureux avec moi plutôt qu'heureux avec vous. Elle ne supportait pas votre joie de vivre. Elle haïssait votre beauté. C'est vrai, vous étiez radieuse. Je lui faisais moins d'ombre, elle était certaine que je ne le ferais pas souffrir plus qu'elle, puisqu'il ne m'aimait pas.
Puis Armande a eu trois ans. Son premier mot fût pour Marcel. Papa.
Il en a pleuré toute la nuit, j'entendais ses sanglots, adossée à la porte de son atelier. Et notre vie a commencé.
Petit à petit, il est devenu attentionné et aimant envers ma fille. Puis il m'a traitée avec plus de considération. Nous avons appris à nous parler, à nous apprécier. Il m'a donnée de la tendresse. Deux beaux garçons. La vie ne fût jamais simple, mais il y eût des moments heureux. Des rires partagés, de l'amitié.
J'ai souvent pensé à vous. A Charles évidemment, mais à vous aussi. Je vous souhaitais de tout coeur d'avoir un mari aimant. D'oublier. Mais des passions comme celle-là, je le savais bien, ça ne s'éteint pas.
J'ai parcouru votre lettre. J'ai regardé vos photos. J'ai relu votre lettre et étudié à nouveau vos photos. Votre vie fût presque heureuse, me semble-t-il. Un quotidien agréable, malgré le manque, la douleur, la séparation. Du moins, c'est ce que semblent dire les photos. Le soulagement pour moi est immense. Si vous saviez ... Votre mari nous a quitté, les enfants ont fait leur baluchon depuis bien longtemps. Je ne vous dis pas ma peine, elle ne serait qu'à moitié sincère. Je suis heureuse Charlène, que vous soyez enfin là pour lui. J'ai fait mes valises, je vous le laisse. Il vous attend depuis 37 ans. Soyez heureux, il en est encore temps.
07 décembre 2007
Semaine 14

(source : Reyo sur Polanoid)
_Madison_ ? _Madison_ ?
Montre nous le bout de ton nez la semaine prochaine, ou je vois Red !

