Mes mains sont liées, mes jambes rudement enlacées de chaines féroces…
Dans l’obscurité seulement percée des traits blafards de l’aube à naitre, je sais mon destin arriver.

Je l’observe, mon bourreau.
Son crane est taché d’affreuses plaques, son tablier de cuir rouge est mât d’heures de besogne sur d’autres que moi, et pourtant…
Il n’est pas si vieux que son âme soit vidée au point de m’interdire un dernier échange.

- Sais-tu pourquoi seulement ?

Ma voix me semble déjà étrangère, un éboulis de roches tranche ma gorge asséchée.
Il se tourne et je peux voir les instruments de ma fin ; pinces et tisonniers, arc de fer et crochets, et son regard, car c’est la froideur implacable, la fixité de son regard qui va me tuer.  Pourtant je n’éprouve rien à ce spectacle.
- On ne me dit jamais le pourquoi, et il ne m’intéresse guère. Mais à ton accoutrement il est évident, non ?
- Alors dis le moi. Pourquoi ?
- Tu as trop dit. Voila pourquoi…
- Trop dit ?

Il me regarde

-Tu devais divertir, et tu t’es cru autoriser à dire.
Divertir!  Tourner la pensée vers un joyeux amusement, soustraire à l’âme quelques instants inutiles pour la ramener ensuite à son admirable situation. Tu avais en échange de tes pitreries gite et couvert, chaleur et foyer. Tu avais une place auprès des seigneurs. Était-ce si difficile que cela pour toi ?
- Cela je le concède, je n’ai pas su garder ma langue, je n’ai d’ailleurs jamais su garder ma langue par devers moi, cela m’a souvent joué des tours sans que je ne le comprenne..
Dis moi pourquoi.
S’il te plait…

- Es-tu donc idiot ?
- Je ne crois pas non, je sais compter et lire, discerner le vol de l’épervier de la course du chien, le cri du pourceau affamé de celui de la femme en couche…
Je ne dois donc pas être idiot  non ?

Il me regarde, et son visage se fige…

- Allez dis moi pourquoi… S’il te plait !

- Tu as déplu, tu as dis ce que nul n’osait dire, ni même murmurer dans les couloirs des Palais ni dans les sanctuaires des Universités.
Tu as poussé la chaire putride dans sa bouche, tu as déversé le vin amer dans sa gorge.
Tant et tant qu’il ne pu que vomir l’horrible conséquence de ton travail.
Tu lui as présenté la vérité de face, sans un miroir qu’il n’en soit pas illuminé, tu lui as montré son mensonge permanent, les ombres et les déchirures de son bel habit de justice et d’ordonnancement.

Veux-tu savoir quel sera ton tourment ?

-Bien sur ! Sinon pourquoi ces questions !

Pour que tu admettes la juste place de toutes choses en ce monde, aux os de ton crane je vais souder la géométrie inflexible de la grille et de l’échelle immuable des valeurs.
Et tu souffriras.
Pour que ta voix ne soit plus audible, pour que tu t’étouffes dans ton ignoble questionnement permanent, j’arracherai ta langue et fixerai tes lèvres en un rictus de haine de ton prochain que nul ne pourra ignorer. Tu seras fui et honni.
Et tu souffriras.
Pour que tu comprennes enfin qu’il n’est nul besoin de voir les choses, qu’il suffit à chacun de se tourner vers nos seigneurs pour baigner dans leur connaissance révélée.
Pour que tu comprennes que ta vision n’est rien face à la vision partagée de tous, je crèverai tes yeux et coulerai dans tes orbites évidées le plomb qui fixe les prismes entre eux et les rends pareils au haut vitrail qui guide nos pas incertains.
Et tu souffriras

A ses mots, je n’ai pu retenir le rire qui montait en moi. Si je n’avais été lié j’en serais tombé de mon fauteuil et; plier en deux, aurais déversé un torrent de  rire et de larmes mêlés…

- Ah… Bien donc, ce n’est que cela !
J’ai eu peur de souffrir bien d’avantage et vais donc te considérer comme mon ami infaillible pour ton humaine clémence ! Viens là que je t’embrasse!

- Tu es fou mon pauvre…

- Ah ?
Dis moi pourquoi.
S’il te plait !