J’avais bu.
Pour oser t’accoster, fallait que j’aie bu quelques verres avant.

Moi dans mon uniforme de soldat en permission. Ma brosse réglementaire, mes godillots cirés.
Je t’ai vu dès la porte du club poussée.

Je t’ai vu comme s’il n’y avait que toi à ce comptoir. Comme si toutes les lumières avaient été tamisées uniquement pout mettre ta peau en valeur, pour rehausser la  volupté de ta chevelure, le carmin de tes lèvres.
Tu étais assise là, sur un haut tabouret de bar, à fumer distraitement, le regard dans le vague. Tu n’écoutais pas ce que te chuchotais ton amie, tu ne reprenais pas ses gloussements alors qu’elle te désignait les hommes présents. Tu étais si belle que personne ne pouvait te voir.

Ch’uis pas de ceux qui se jettent sur la viande, la font tourner quelques danses avant de la prendre à l’arrière d’une voiture.
J’ai pas de voiture.
Et je sais pas danser.

Évidement mes camarades se sont égayés très vite, je me suis retrouvé seul, embarrassé de ma casquette, embarrassé d’être là. Embarrassé d’être moi.

J’ai bu un verre, j’ai taché de ne pas te manger des yeux.
J’ai fais semblant de m’intéresser aux couples qui évoluaient sur la piste, aux jetés acrobatiques, aux déhanchés. Mais du coin de mon œil, tu occupais tout l’espace.

J’ai bu un autre verre, la tête commençait à s’alléger.
Les sons ont commencé à prendre une texture vive.
J’ai du taper du pied…

Et j’ai vu que tu me regardais à la dérobée, que ton amie avait disparu, surement invitée.

J’ai fini mon troisième, et je me suis approché. Tu m’as souri.
-         Tu cherches quelqu’un soldat ?
-         Oui… vous.

Tu as souri, encore, presque timidement cette fois. Je ne savais pas quoi dire de plus, ces deux mots m’avaient épuisé. Vidé de toutes les forces accumulées pour cette soirée. Cette dernière soirée avant le retour au front.

On est resté comme ça quelques instants. Nos yeux plantés en nous.
Je devais avoir la tête d’un poisson agonisant, les yeux exorbités devant la folie de mon audace.
Mais toi tu souriais, gentiment.

Je ne sais plus très bien comment, mais on a fini dans une chambre d’hôtel.
Une piaule miteuse aux murs tachés d’humidité dont le lavabo gouttait…
Je me souviens que tu fumais en délassant ton corset, que ta main allait du cendrier à tes bas.
Je me souviens de ta peau qui apparaissait comme par magie.
Tes jambes galbées, ta poitrine libérée.

Je me souviens de ma gaucherie, de ma maladresse à déboutonner ma chemise, à enlever ma cravate.

Je me souviens que je ne t’ai pas prise, que je ne t’ai pas fourré, pas baisé.
Non
Je me souviens que tu m’as accueilli en toi.
Que tu m’as attiré comme une mère donne le sein.
Que tes cuisses se sont ouvertes sous moi pour m’enlacer.
Je me souviens de tes yeux aux cils infinis qui me disaient :
Vient
Tout va bien
Là, là…

De ta main sur ma nuque et de mes ahanements stupides
...

Sur la barge de débarquement, un marin a dessiné cette pin-up.
Moi je me pisse dessus, dans le roulis infernal des vagues qui se meurent sur cette plage normande.
Je sers mon fusil, prie pour mon âme éternelle que le seigneur veuille bien la secourir.

Sur la paroi de métal gris qui se dresse entre moi et la mort, un marin a dessiné cette pin-up.

Et moi je repense à tes yeux tristes
Et à ton ventre accueillant.

Marlène.