T'as posé tes miches sur ce bout de trottoir et allumé ta clope de pétasse. T'y a pas posé que ton cul, d'ailleurs, sur ce bout de trottoir. T'y a posé ton corps tout entier, comme abandonné à la rue, offert à la vue des passants.

Ferme les yeux, t'as raison de fermer les yeux. Si tu les ouvrais tu verrais d'abord les langues pendantes et les queues bandantes de sales types déjà trop vieux, vieillis par l'envie. Des sales types en manque d'amour. "Parlez-moi d'amour", écrivait Bukowski, le plus dégueulasse de tous ces vieux dégueulasses...c'est dire ce que l'amour représente aux yeux de ces sales types!

Mais si t'ouvres les yeux, tu verras aussi les regards des petits hommes, pas encore des sales types, juste des enfants qui ont oublié de grandir. Ou qui n'ont pas voulu grandir. Des enfants qui trouveront que t'es jolie dans tes souliers rouges. Des enfants qui voudront t'épouser, même. Les enfants sont naïfs, parfois. Ils sont amoureux, aussi, et c'est bien ça qui les fait grandir.

Ne reste pas trop longtemps le cul posé sur ton bout de trottoir à fumer ta clope de pétasse, parce que tu vas finir par t'imprégner de tout ce goudron, ce goudron qui colle aux poumons, ce goudron qui colle aux semelles, ce goudron au goût de ronds. Ronds de jambes, ronds de serviette, on ne mélange pas les torchons et les serviettes, mais on file des ronds pour passer l'éponge sur un moment d'amour, ou un coup tiré, c'est selon.

T'as l'air sereine, sirène d'un autre temps, avec ton fume-cigarette, ta frange et tes bas-résilles. Mais ça grésille dans la fange...