Moi, d'habitude, j'ai rien à dire. Et puis ce que les autres me disent, à force, j'ai fini par m'en foutre un peu. Parce que tu comprends, autour de moi, ils ont tous la gueule ouverte. J'habite en ville. C'est un peu comme un village, sauf qu'en plus, ça résonne entre les immeubles. Il y a toujours la grand mère, ou le petit frère au balcon qui hurle quelque chose d'inaudible à ceux qui sont en bas. Et vas-y que ça répond "quoi ? qu'est-ce que tu dis ?". Dans l'appart', c'est pareil. Ma mère engueule mon petit frère qui se plaint à ma soeur, qui rapporte à mon père. Tout le monde trimballe ses commentaires à voix haute. Dans le bus, il y en a toujours un qui attend un coup de frein trop sec pour pester, dégainer sa critique.

Mes potes se racontent tout et en font des caisses. L'intime est déballé aux oreilles de tous. Aux yeux de tous, aussi. Je vois plus de panneaux publicitaires que de jolies filles sur le trajet du lycée. C'est pareil à la radio et à la télé n'en parlons même pas. Tellement d'informations inutiles. De la vie sexuelle de Sylvio Berlusconi aux préférences culinaires d'Angelina Jolie. Des inepties, des inexactitudes, des imprécisions, des futilités. Communiquons communiquons communiquons. Goulûment, sur tout et n'importe quoi, tant que nous parlons, nous n'entendons pas pleurer. Du moins, c'est ce que je me dis.

Il m'arrive quelque fois de retirer mes écouteurs pour voler une vraie conversation. Un échange qui met en scène deux personnes intéressées par ce que l'autre a à dire. Deux personnes qui savent de quoi elles parlent et le font pas pour meubler ou se mettre en scène. Un ping pong houleux sur un domaine de spécialiste ou de l'intime savoureux qui fait avancer les affinités. Du bon et du solide. Je me fais discret et je profite.

On raconte que le fait d'avoir un avis sur tout est typiquement français. Je ne sais pas si c'est un signe d'intégration, mais en tout cas, ceux qui ne sont pas considérés comme des français par les bienpensants / malfaisants de la droite toute ne sont pas en reste. Le monde entier a la gueule ouverte. Internet, médias, téléphone. La planète entière la ramène. Sauf celui qui a le ventre vide. Sauf celui qui a la bouche pleine de ses larmes. Lui, il se tait et il écoute le silence que le reste de l'humanité fait sur son sort, et crois-moi, c'est assourdissant.

Donc, d'habitude, je n'ai rien à dire.

Mais là, au milieu du désert, depuis qu'il n'y a que toi pour m'écouter, que les grains de sable à compter, j'ai une énorme envie de t'entendre et de te parler. Alors je me cale dans tes pas, je te suis sans broncher. Quand tu te retournes, je te regarde droit dans les yeux et je te souris. Je n'ai jamais eu autant envie de discuter qu'aujourd'hui, avec toi qui ne parles pas ma langue mais dont le regard est attentif, avec toi qui ne dis rien mais qui n'en pense certainement pas moins. Je t'écoute avec attention, parce que l'essentiel sort de la bouche des muets. Puis, je me tourne vers l'horizon en ravalant mes mots inutiles, que je dissous dans mes gestes en espérant qu'eux aient un sens dans ta langue. Une main sur ton épaule, une main sur mon coeur en guise de remerciement. Une maladresse, un rire partagé.