Les cafards ont la vie dure. Je me le suis souvent répété, en te voyant. [Vieille carne, vieux cardon. Saloperie.] Heureusement, comme tout le monde, ils finissent par crever. J'ai bien cru que tu me survivrais. Franchement ? ça m'aurait fait mal au cul. Mais de ton aigreur, de ta peur de vivre, tu as finis par t'étouffer. Je le savais que tu mourrais comme ça : étouffée. Ils me font tous marrer avec leurs valeurs. La famille. Ha ! Quel beau principe. Devrais-je t'aimer plus que ta voisine sous prétexte que tu es ma tante ? [Pourriture]. Jamais tu n'as fait le moindre geste pour mes frères. Pour mes cousins. Jamais. Il n'y en avait que pour moi. Je ne saurai jamais si, de tous tes chèques, de tous tes cadeaux, tu essayais de racheter tes idées moisies ou si, sincèrement, tu étais assez idiote pour me privilégier parce que j'étais la petite dernière. Celle qui faisait des études.

Si tu savais, Tatie. De tous je suis la pire. Et de loin. Mon cousin Constantin a fumé des joints ? La belle affaire. Je m'envoie de la coke plein le nez, et jamais tu ne l'as soupçonné. Mon frère aîné a eu un enfant hors mariage. Quel scandale ... Si tu savais tous ces inconnu(e)s que je me suis tapé(e)s, les soirs trop arrosés ! Je ne sais même plus les compter. Alors tu as eu raison, oui, de me financer des études. J'ai pu distribuer l'argent à mes petits frères pour qu'ils s'achètent des bières, des clopes et de l'essence pour leur brêles. Moi je m'en fichais, je squattais chez des potes. Je ne suis pas quelqu'un de bien. Je suis quelqu'un qui aime. En marge de tous tes préjugés à la con.

Ils ne sont pas bien nombreux aujourd'hui, autour de ton cercueil immense. Tous ont fini par tourner les talons. Tu les as tous usés de tes poncifs et de ton intolérance bien-pensante. Je reste persuadée que les gens comme toi sont plus dangereux que les extrémistes. Ton racisme, ton conservatisme sont pernicieux. Ils se planquent derrière tes principes et ta bienséance. C'est souvent le cas. [Ton sourire me dégoûte; le thanato aurait dû te laisser à ton expression crispée, ça te ressemblait tellement plus]. Va les rejoindre, Tatie, les cons de ton espèce. Allez scander ensemble vos slogans réac'. Je vous imagine d'ici. Votre verre de côte du rhône à la main, le regard au loin, le bout de fromage brinqueballant sur votre pain et des conneries plein la bouche :
"Pauvre France" "Ils ont bien raison de passer la retraite à 67 ans - laissons-donclaissons-donc travailler ceux qui en ont envie !" "Les jeunes d'aujourd'hui, ils ne savent pas ce que c'est, le travail"
Et puis on ne dit rien, mais on n'en pense pas moins, sur l'homosexualité, sur la créativité, sur les divorces et les remariages, sur l'immigration, sur les chômeurs, j'en passe et des bien pires.

Alors cette fois, ça y est, tu nous as emmerdés tous autant qu'on est pendant de trop longues années. Tu as essayé de nous diviser. Tu nous as parfois divisés. Quand les garçons me poussaient à accepter tes cadeaux embarrassants, quand maman me forçait à passer te voir - pour t'entendre dire quoi ? qu'un tel était une guenille, que tout était tellement mieux avant ? que non, vraiment, que faisait mon frère avec cette fille (qui, soit dit en passant, le rend heureux) ? Ton héritage, Tatie, je vais le prendre. Je vais le diviser en quatre. Trois des parts iront à mon frère et à mes cousins. La dernière, je la donnerai à une association de prostituées ou à des sans-papierssans-papiers. ça te fera les pieds.

Bon allez, je te dis au revoir. Je te remercie quand même pour les enseignements, car mine de rien j'ai appris, à ton contact. Dans l'opposition. Dans la révolte. Toi qui croyais dur comme fer à ton paradis, j'espère que tu feras un petit stage pour te purger de ta connerie. Et que tu retrouveras quelques personnages bien trempés qui te feront regretter.

Je t'embrasse, Tatie.