« Embarquement immédiat…Les passagers du vol n°4587 à destination de Rio de Janeiro sont priés de se présenter porte 4… » Voilà, ça y est, vous y êtes… enfin !

Mais en fait, le voyage a déjà commencé depuis plusieurs semaines lorsque vous avez enfin pris cette décision : je pose des congés pour aller loin, le plus loin possible… et au soleil.  Quelques clics plus tard, vous réserviez deux places pour le vol n°4587, creusiez simultanément une plaie béante dans votre compte en banque, haussiez des épaules de résignation, et ne reteniez pas ce sourire de satisfaction. Depuis, vous ignorez les coups de fil de votre banquier qui cherche à vous rappeler à l’ordre et ne cessez d’acheter quelques menues emplettes pour compléter votre valise.

C’est donc ce jour-là que le voyage a commencé. Voyage immobile tout d’abord, le temps de réaliser ce que vous venez de faire, assis dans votre fauteuil de bureau, un de ceux qui pivotent, monté sur roulettes, avec la poignée qui lui fait épouser les courbes de votre corps stressé par toutes ces semaines sans repos, sophistiqué donc mais devenu inefficace. Puis, vous lui avez fait la surprise, l’invitant au resto, celui dans lequel vous aimez vous retrouver pour les grandes occasions ou autres événements à fêter. Vous aviez glissé son billet électronique dans une enveloppe et la lui avez remise au moment du dessert, quand ses yeux vous ont dit : « Alors, on est là pour quoi ? On a quelque chose à fêter ?!». Elle a ouvert de grands yeux humides, a attrapé votre main sur la table et l’a serrée si fort qu’elle a manqué vous briser les os. Sa façon de vous remercier. Non pas d’avoir définitivement élu parmi vos pires ennemis votre banquier préféré, mais d’avoir enfin reconnu que vous aviez besoin de ces putains de vacances.  Depuis le temps qu’elle vous le quémandait à en perdre toute dignité mais, selon elle, ça devenait une question de vie ou de mort. Alors, si vous en étiez là, il ne fallait plus différer, mais au contraire, saisir à bras le corps cette opportunité de la suivre à Rio. Elle y donnerait sa conférence sur les méfaits tragiques de l’urbanisation et ensuite, à vous la vie de rêve à Copacabana Beach

Le voyage a donc commencé depuis plusieurs semaines : vous êtes allé, sur votre pause déjeuner, vous munir du Petit Futé afin d’organiser au mieux votre séjour. Sites à ne pas manquer, un peu d’histoire, au passage vous avez repéré un resto dans lequel vous aimeriez aller… et ce qu’il vous faudra ramener… Penser à prendre un sac de voyage vide pour ramener les souvenirs. A chaque fois vous vous faîtes surprendre ! C’est étrange mais depuis que vous avez réservé les billets vous vous sentez déjà un peu mieux. Tout, dans votre vie, tend vers ce nouvel objectif. Comme si vous envisagiez de tout reprendre à zéro à la date du départ, vous dites doucement au revoir à votre ancienne vie. Vraiment étrange ce sentiment. Vous finissez par vous demander s’il ne s’agit pas plutôt de votre peur panique de l’avion et que vous ne pouvez pas vous empêcher d’imaginer que vous allez mourir en plein vol. Alors, vous tentez de vous rassurer en vous disant que ça n’arrivera pas puisque vous y avez pensé. Ça c’est votre philosophie de vie : j’y pense donc ça n’arrive pas. C’est un peu comme la chaleur de cette main que vous attendez désespérément sentir sur votre épaule quand vous tournez le dos et qui n’arrive jamais, hormis le jour où justement vous n’y pensiez pas !

Subtilement les jours s’écoulent donc les uns derrière les autres, mais pour une fois vous ne cherchez pas à les retenir. Au contraire, enthousiaste, vous faites apparaître le décompte sur le mur de votre profil Facebook… et à ce train là, c’est demain que vous vous envolez pour votre nouvelle vie.

C’est décidé, vous allez, comme par magie, remettre votre couple debout, prendre la résolution  qu’elle attend depuis des lustres : lever le pied au boulot… Vous allez même lui suggérer d’oublier sa pilule dans la salle de bains… Peut-être même que vous allez vous remettre au sport, l’hôtel semble avoir une chouette de salle de fitness. Ce n’est pas le premier janvier, mais c’est tout comme. Vous rentrez un peu moins tard que d’habitude, vous vérifiez le contenu de la valise, ajoutez le sac vide, un bouquin, au point où l’on en est, vous allez aussi vous remettre à lire. Finalement, vous seriez partis en Normandie, vous auriez pu faire la même chose, sans la peur de l’avion. Le soleil en moins aussi. Et puis, les heures de vol, c’est bien comme transition. Ça permet de réaliser qu’on part enfin en vacances.

Bon, le réveil sonnera bien plus tôt que d’habitude. Vous renoncerez à prendre une douche pour dormir un quart d’heure de plus. Vous avalez votre café, mais il est beaucoup trop tôt pour avaler quoique ce soit d’autre. Vous ne parlez pas. La radio sourdine à peine. Vous entendez le taxi qui vous attend. C’est parti, après une ultime vérification des volets, fenêtres, électricité, gaz et autres éléments susceptibles de tout gâcher à votre retour. Même pas encore parti, que vous pensez déjà au retour. Vous êtes décidément si prévisible.  Elle, de son côté vérifie soigneusement, une dernière fois, qu’elle n’a rien oublié dans ses dossiers. Le compte est bon. Fermer la porte à double-tour avec cet étrange sentiment d’avoir oublié quelque chose mais quoi ? Avec un peu de chance, ce sera trois fois rien et vous l’achèterez sur place, et puis vous relativisez, vous n’êtes même pas sûr d’arriver sain et sauf. Ça vous est difficile de partir, vous n’auriez jamais cru. Que vous reste-t-il quand on vous arrache à votre quotidien ? Et vous n’en savez bigrement rien.  Il était temps d’affronter cette inconnue.

Vous regardez votre épouse avec un regard neuf. Elle vous semble fatiguée, la nuit a été courte pour elle aussi. Ses traits sont tirés. Moins jolie qu’il y a dix ans, mais la tendresse que vous éprouvez pour elle n’a pas cessé de s’affirmer au fil des ans. Elle appartient à votre quotidien justement, sa présence vous rassure. Elle est celle qui vous attend à la maison, avec bienveillance. Vous redoutez de rentrer les soirs où elle n’est pas là : les lumières sont éteintes, l’odeur du repas ne vous met pas en appétit, le silence a envahi l’espace, et vous affrontez votre solitude  en allumant le poste de télévision. Pourtant, que faites-vous d’autre quand elle est là ? Vous vous embrassez distraitement. Elle file dans la cuisine et met votre assiette à réchauffer au micro-onde. Vous allumez votre PC pour consulter vos e-mails persos, et quand elle vous dit que c’est chaud vous allez la rejoindre devant la télévision. Vous somnolez dans le canapé et rejoignez ensemble la couche conjugale qui n’est, depuis bien longtemps, plus vraiment un terrain de jeux. Comme il serait doux qu’à Rio vous retrouviez votre complicité d’alors, mais vous vous souvenez alors avoir lu dans le descriptif de l’hôtel que les chambres sont câblées…  A l’arrière du taxi vous rêvassez, elle s’est rendormie, la tête sur votre épaule, et vous la réveillez tendrement : vous êtes arrivés à l’aéroport.

Vous récupérez vos bagages et vous introduisez dans une véritable fourmilière, cherchant du regard le panneau des départs… Vous présentez votre billet numérique en échange duquel on vous remet votre carte d’embarquement : elle est nominative. C’est chacun votre tour que vous passerez la douane.

Parce que même quand on voyage à deux, c’est décidément seul que l’on embarque à bord de son destin.