La place est jolie, abritée de la circulation dans son îlot urbain, les platanes lui offrent déjà un doux rempart contre les chaleurs estivales montantes.
En son centre trône un monument que plus personne ne regarde, la statue d'un empéruqué quelconque dont le nom s'il n'est effacé, n'est plus lu que par les groupes scolaires en visite.
Le boulodrome n'est plus fréquenté par les anciens. Cela fait des années qu'il n'y a plus de vieux dans ce quartier devenu à la mode.
Mais lui se souvient bien de la vie qui pressait les gens sur cette place.
Assis à la terrasse du nouveau bar lounge, il s'étonne encore du prix de son p'tit noir, de l'inconfort de ces chaises en métal et de l'allure de tous ces gens qui l'entourent.
Ils sont jeunes, bien plus jeunes qui lui, mais ça c'est assez normal. Mais ils sont vraiment jeunes. Et tellement nombreux...
Ça fait 30 ans qu'il vient ici , il a vu les enseignes changer, de plus en plus vite d'ailleurs remarque-t-il.
Il a vu le marché du samedi disparaitre, la boulangerie fermer pour devenir une friperie où les pantalons usés sont plus chers que tout ce qu'il possède et qui déverse un flot de musique interrompu et insoutenable.
Il a vu le cordonnier mettre sa clé sous la porte, les toiles d'araignée trop nombreuses dans sa devanture et les clients trop rares pour payer son loyer.
Il a vu les ouvriers s'en aller, par famille, puis par immeuble tout autour de la place...
Il a vu la mairie faire place nette.
Il a vu tout ces gens s'installer, avec leurs voitures garées le long des trottoirs, de plus en plus grosses, de plus en plus noires, ou rouges.
Il a vu les appartements découpés en studio, en prison de placo, d'où ne naitront plus d'enfants braillards, plus de jeux dans les cours, qui sont devenues interdites, muettes et mornes.
Il en a vu d'autres être reliés, souvent sur plusieurs étages, des duplex où des couples rentrent tard le soir pour partir plus tôt que les manœuvres le matin.

Lui il est assis là, comme tous les matins. Il va y attendre midi. Son café et son verre d'eau tiendront bien quelques heures.
Il a fait le tour de place, tranquillement, regardé par les vitres l'intérieur des troquets, la bouille des serveurs et celle des patrons.
Il s'est dit que c'était marrant ça, y a plus de patronnes dans les troquets, y a plus que des un peu moins jeunes habillés comme des stars de cinéma qui donnent des ordres secs en téléphonant à on se sait qui à cette heure.
Il a fait le tour de la place avant de s'assoir ici, pour profiter du soleil qui va monter dans les branches, lentement. Qui va éclairer la place dans sa longueur avant de venir réchauffer ses joues mal rasées.
Avant de s'assoir ici parce que le serveur lui a offert un croissant avec un clin d'œil la dernière fois qu'il est venu.

il a un livre posé sur la table, un vieux bouquin de la NRF aux feuilles mal découpées, à la couverture de papier jaune qui s'arrache.
Jean Rostand, Biologie et Humanisme...
Il a du le lire une dizaine de fois depuis deux mois. Il n'a pas tout compris, mais il aime bien la façon dont s'est écrit. simple et posée.

Raisonnable.

La table d'à coté vient de se remplir, de tasses de thé, de jus de fruits, de gâteaux qui ressemblent à des marbrés comme en faisait la boulangère mais que les clients appellent muffins...
Ça aussi c'est étrange pour lui, cette manie qu'ils ont de donner des noms nouveaux à des trucs vieux comme le monde.
Il trouve ça dommage que de jeunes gens comme eux soient si sérieux dans leurs regards, est-ce pour compenser ça qu'ils s'habillent comme des sapins de noël, qu'ils se coiffent n'importe comment? Qu'ils s'attifent leur chien de trucs en plastique comme la reine d'Angleterre?
Bah, c'est assez drôle quand même, ça le fait sourire... gentiment.

Plus de ballons de rouge, plus d'œufs sur le comptoir, parait qu' c'est interdit maintenant. Plus d'odeurs de gitanes maïs...

Il serre son manteau contre lui. Ses cheveux gras sont devenus rares et le froid s'immisce dans son col.
Il a un peu mal aux hanches, mal dormi sur son matelas trop vieux.
Comme lui...

Il se dit qu'après tout, c'est pas si mal, que c'est normal. Que lui aussi il a du paraitre étrange aux anciens quand il était jeune. Quand il faisait la nouba et rentrait en chantant dans les rues à l'aube avant d'embaucher, rond comme une queue de pèle.
Il se dit que la vie c'est bien ça, c'est des périodes qui se suivent, des petits détails qui changent les uns après les autres et qui rendent le tableau différent sans qu'on s'en aperçoivent si on le regarde tous les jours.
Il se dit que ... et s'endort.

Le menton sur son torse maigrelet de petit vieux. Il s'endort.
Il ne sent pas l'urine qui lui coule le long de la jambe, ni le livre qui lui glisse des mains déjà froides.
Il n'entends pas le chien grogner, puis hurler comme un fou peint en rose.

Il ne sent même pas son cœur s'arrêter de battre.

Il n'entends pas la femme en ballerine s'écrier tandis que ces amis rigolent

" Ah mais c'est dégueulasse, il s'est pissé dessus le vieux clodo! Vient Roxy, on va chercher un endroit mieux fréquenter!"