Il pleut dans mon cœur, comme il pleut sur la ville… Oui,  je sais, je vous ai habituée à beaucoup mieux, mais parfois à pire… Avouez… En plus, je ne suis pas en ville, à peine en vie, je suis au milieu de nulle part, au centre même de ma solitude… Vous relirez sans doute mes lettres, si vous les avez emmenées avec vous… Même si je sais que vous êtes capable d’avoir tout brûlé pour ne laisser aucune trace derrière nous… Vous êtes partie hier, et ce matin enfin je pleure… Les hommes ne pleurent pas m’auriez-vous répondu si seulement vous étiez encore là… Mais le temps s’est écoulé, les jours nous ont éloignés l’un de l’autre, et vos pas ont cessé de marcher dans les miens… J’aimais tellement vous sentir là près de moi, l’effluve de votre parfum m’emplissait les narines : je vois encore la couleur parme  et les reflets dorés de son flacon. Et quand une femme s’autorisait à porter le même que vous, je ne pouvais m’empêcher de la suivre du regard avec cette pointe d’espoir qu’elle serait vous, espoir sitôt chassé par ce pincement au cœur, parce que forcément ce n’était jamais vous… Et désormais, je suis habité par cette douloureuse certitude… plus jamais je ne frémirai en sentant votre odeur dans le creux de votre cou… Voici pourquoi je pleure… Je voudrais tellement hurler au monde entier que la seule femme de ma vie c’était vous… et pourtant… tout ce que j’ai fait c’est vous donner rendez-vous dans des hôtels même pas étoilés, dans des cafés mal famés, et dans tous ces endroits où je voulais nous cacher… Belle connerie ! Pour vivre heureux vivons cachés ?! Foutaise ! Aujourd’hui je ne vis plus rien, je ne sens plus rien, seulement ce vide et je suis là, à exhiber mes larmes comme un animal de foire… L’Homme qui pleure…Regardez à quoi l’on ressemble quand on est dévoré par les regrets, par la tristesse, par la détresse même… Triste spectacle… Mais aujourd’hui je ne peux plus rien retenir, ni le temps, ni les larmes, et encore moins ce « nous » en lequel je croyais tant… Comment ai-je pu vous laisser partir ainsi ? Comment ai-je pu ne rien deviner de vos pas qui s’éloignaient des miens ? Votre sourire intact, vos mots tendres, nos gestes complices… Bien sûr, je voyais bien votre visage changer… ces ombres autour des yeux que vous tentiez de camoufler par ces couleurs que je n’aimais pas… Mais je ne voulais pas vous froisser davantage, alors je me taisais et attendais patiemment l’intimité de notre chambre clandestine pour vous le retirer et vous savourer sans artifice ni fioriture… Je devinais en vous un changement subtil, plus soucieuse de votre apparence, plus apprêtée… Ce vouvoiement désuet auquel vous teniez... et renonciez en toute intimité... J’imaginais alors que vous alliez m’échapper pour un autre… Je fermais les yeux… Je ne voulais rien voir, ni savoir… Lâche… Borgne… Aveugle même… Et aujourd’hui en larmes… Quel homme ! Quel con oui ! Vous me préserviez… Vous teniez juste à rester femme… Vous ne vouliez pas que je vous vois autrement qu’ainsi… Vous m’avez trompé certes… mais vos desseins n’étaient pas veules… Je ne l’ai compris que ce matin… Quand ma ligne privée a sonné au bureau. Quand la voix au bout du fil n’était pas la vôtre. Quand il s’est présenté. Quand il m’a dit. Lui aussi pleurait. Il savait tout. Ta maladie. Ton amant. Tes espoirs. Tes doutes. Je ne savais rien de toi, ou si peu, quand lui, il savait tout. Mais putain comme je t’aimais… Et maintenant que tu es partie, je réalise que je ne te l’ai jamais dit… Quel con !