Lundi matin. J’ai passé un week-end plutôt sympa à refaire le monde avec mes potes de toujours. Les mêmes depuis le lycée. J’adore. Et quand on se retrouve c’est chaque fois la même chose : on se voit avec nos yeux d’il y a vingt ans. On ne se voit pas vieillir. Pourtant. La mère de l’une est atteinte d’un cancer. Le père de l’autre est hospitalisé. Et de faire ce douloureux constat… on n’a plus vingt ans… et après les divorces essuyés d’un revers de la main et de la manche sur des yeux humides, les adultères, l’orientation des enfants qui pose soucis, il y en a parmi nous qui ont d’ores et déjà commencé à perdre les leurs. Mais ça ne nous empêche pas le temps de quelques heures de balayer le présent pour nous retrouver tels que nous étions il n’y a pas si longtemps. Les rides en plus. Quelques cheveux blancs ou quelques cheveux en moins. Mais en fait on s’en moque, parce qu’on se voit avec le regard du cœur. C’est comme ça que nous avons réussi ce tour de force de réussir à nous voir quelques fois dans l’année pour refaire le monde… et compter les morts ! Merde. Fait chier. Et en même temps c’est la vie qui veut ça… On connaît les règles…

Lundi matin donc. Je me lève un peu fracassé quand même. C’est comme ça j’ai compris que je n’avais vingt ans plus que dans ma tête ! Mon corps, lui, crie au secours quand je fais la bringue le week-end… et met quelques jours à récupérer… Mais bon, c’était pour la bonne cause. J’avale ma tasse de café noir, mon complexe vitaminique, et mes tartines grillées. Je saute dans mon costume, faudra que je pense à passer chez le teinturier récupérer les deux qui m’attendent depuis la semaine dernière, je lace mes chaussures que je fais briller à la va-vite. Et je claque la porte. Deux tours de clefs. J’appelle l’ascenseur, qui mettra quelques minutes à bien vouloir se rendre à mon étage, comme tous les matins. A croire qu’il fait exprès de m’attendre au rez-de-chaussée. Je sais bien qu’il faut que je me remette au sport mais ce n’est pas à l’ascenseur de décider pour moi. Ce sera quand moi je l’aurai décidé ! Et toc ! Alors en attendant, mon gars, grouille, j’vais être à la bourre… comme souvent le lundi matin du reste !

Je sors de l’immeuble et m’engouffre dans la station de métro qui est au coin de la rue. C’est pour cette raison que j’ai choisi cet appartement. Il n’est pas très luxueux mais il est à deux minutes de la bouche de métro et à quatre stations de mon bureau. Le rêve ! La rame approche. Les freins crissent sur les rails. Les portes s’ouvrent avec ce bruit caractéristique qui dit : allez hop ! Au boulot ! Fini le week-end ! J’me pose sur la première place de libre devant moi. Je ferme les yeux. Pas le temps de m’endormir mais juste de recharger les batteries pour la journée… le café de midi m’aidera à tenir !

Premier arrêt. Rien de remarquable. Je referme les yeux. Second arrêt. Une jeune femme plutôt jolie s’installe en face de moi. Je serais moins lâche je lui sourirais. Mais j’ai trop peur de m’en prendre une. Elle ouvre sur ses genoux le dernier Gavalda. Elle en a déjà lu la moitié. J’aime bien cette fille. Elle lit des trucs chouettes. Mais comme je ne veux pas lire par-dessus son bouquin je referme les yeux, et m’autorise maintenant seulement à sourire. Je suis un vrai lâche, je sais ! Troisième arrêt. La rame se remplit. Je me lève. Je descends à la prochaine. Une femme enceinte prend ma place. A elle je peux lui sourire, elle a l’habitude. Elle sait que son ventre rond attendrirait l’Humanité toute entière. Elle est belle pour la simple raison qu’elle porte la vie. Elle inspire le respect. Alors que peut-être dans la vie c’est une vraie garce cette fille, qu’elle a essayé de retenir son mec en lui faisant un gamin dans le dos. Ou pire. Qu’elle s’est barrée sans même lui dire qu’elle était enceinte de lui. En même temps, je m’en moque un peu, je ne la connais pas. Donc son môme, c’est pas le mien ! Et j’ai décidé, en ce lundi matin, d’opter pour la tolérance, histoire de bien commencer la semaine. Donc je lui souris !

La rame ralentit, les freins crissent ; je m’apprête à descendre. Les portes s’ouvrent. Et c’est là que comme un con j’me mets à dire tout haut : « C’est quoi cette connerie encore ???!!! ». Les badauds me regardent en se disant que je ne dois pas être net. Et puis, ils finissent par regarder dans la même direction que moi, et finissent par comprendre ! J’me retrouve devant une affiche format métro avec dessus inscrit « N’ayez pas peur ! ». C’est tout. Rien d’autre. Pas assez dôle pour que ce soit du Ben Vautier. Nouvelle campagne de pub pour Benetton ? J’exclus les yaourts, y a pas de femme à poil dessus… J’me souviens aussi de cette campagne contre l’anorexie. J’essaye de comprendre. Mais pour le coup ou c’est lundi matin ou je suis un vrai con, mais je ne vois pas ! « N’ayez pas peur ! »…

Comment on peut écrire ça noir sur blanc en grand format. « N’ayez pas peur ! » De quoi j’me mêle d’abord ? T’es qui toi pour me donner des ordres ? Et si moi j’ai envie d’avoir peur parce que c’est la seule preuve qu’il me reste que je suis en vie…

On connaît tous l’histoire de la princesse qui attend son prince charmant pendant des lustres… On sait tous qu’il finit par toquer à la porte un matin de printemps, encore perché sur son blanc destrier… Et ce qu’on sait aussi c’est que c’est là que l’histoire se gâte… parce que la princesse elle se la coulait douce jusqu’alors… Elle tissait, elle brodait, elle lisait derrière sa fenêtre… Elle prenait des cours de chant et de clavecin… Elle faisait moult choses pour déjouer l’ennui… Et puis quand le prince charmant débarqua dans sa vie ennuyeuse, certes, mais tranquille, c’est là qu’elle se mit à avoir peur… Peur pour lui, qu’il ne rentre pas pour la soupe du soir parce tombé au combat, peur de le décevoir dans sa nouvelle robe qu’elle a passée des semaines à coudre en l’attendant, peur que sa nouvelle coupe de cheveux ne lui plaise pas, peur de ne pas lui donner de descendants… Alors tout doucement cette peur s’est mise à la dominer, à l’enfermer, et au lieu de donner le meilleur d’elle-même elle s’est enfermée dans sa prison dorée… C’est comme ça qu’elle a fini par s’éteindre… Alors elle a eu peur de la suite… Mais tant qu’elle avait peur c’est qu’elle y croyait à la suite… En gros elle espérait, elle y croyait… Et puis le jour fatal s’annonça : elle n’avait plus peur de rien ! Alors elle a plié bagages, et elle allée retrouver son ennui tranquille dans le royaume d’à côté… Et là, elle n’avait plus peur de rien… Elle se fichait de tout, l’indifférence était son second prénom… Une morte en somme mais vivante du point de vue technique.

Parce qu’avoir peur que tout s’arrête du jour au lendemain,

Parce qu’avoir peur de la mort, issue fatale,

Parce qu’avoir peur de décevoir, même sans le vouloir,

Parce qu’avoir peur de ne plus entendre ses clefs tourner dans le loquet de la porte,

Parce qu’avoir peur de ne plus le / la revoir,

Parce qu’avoir peur qu’il ne se réveille pas de son anesthésie,

Parce qu’avoir peur que son gamin ne rentre plus jamais à la maison parce qu’il est tombé de vélo,

Parce qu’avoir peur de ne plus croiser son rire le matin au réveil,

Parce qu’avoir peur de dresser la table avec une assiette en moins…

Parce que toutes ces peurs elles font partie de nous… Elles nous montrent combien nous tenons à ceux pour qui nous avons peur…  Alors ne me demande pas de n’avoir pas peur… Je suis donc j’ai peur… C’est ma raison d’être…

Parce que n’avoir plus peur de rien c’est se détourner de la vie, et mourir…

Parce que je veux vivre la peur au ventre pour ceux que j’aime…

Ne me donne pas d’ordre s’il te plaît ! Ou ordonne moi plutôt de continuer à y croire et d’espérer…