A Toi, Mon Ange, Mon Tout Petit,

 Prendre mon courage à deux doigts et surmonter tous les tabous pour, d’un trait singulier, te matérialiser par ces quelques mots livrés en pâture aux Hommes, mes semblables, semble-t-il... Tu ne connaîtras jamais ma voix, je ne connaîtrai jamais ton sourire, jamais non plus nos regards ne se croiseront... Et pourtant je te porte en moi comme le dernier espoir d’un monde meilleur, d’un monde sans haine, d’un monde où la jalousie serait une preuve d’amour, la haine une façon d’aimer, les claques seraient de tendres caresses, tous ces mots à maux ne seraient pas, ne seraient plus… Alors, j’ai choisi, et toute éveillée, je fais ce rêve de Toi, mon improbable enfant… Façon très moderne, voire très high-tech, d’aimer et de t’aimer chaque jour qui passe Toi qui n’existes que dans mes songes les plus enfouis, Toi l’enfant aux yeux verts, mon Ange, mon Tout Petit…

  Ce monde est devenu si laid que celui que je préfère t’offrir est un monde onirique où tous les rêves sont envisageables, où tous les projets deviennent réalisables, où les sourires et les mots tendres évincent les gifles et les coups de matraque… Ce monde est devenu si moche qu’il nous faut désormais être d’un côté ou de l’autre de la frontière… Il faut choisir son camp… Il y a celui des bons, les braves, les gentils, les simplets et autres couillons de service… Et puis il y a les abrutis, les mauvais, les gros cons, les vicieux… Ceux qui rient en regardant un môme qui court après eux plus vite que le vent… Et s’il court si vite c’est juste pour caresser d’un peu plus près l’espoir, le secret espoir, de boire de l’eau potable conditionnée en bouteille en plastique : comble du luxe dans un monde où chaque minute un enfant ferme les yeux pour toujours, où chaque minute une mère pleure son enfant, son mari ou son frère… où chaque minute un père est arraché à sa famille… où chaque minute l’Homme tue l’Homme… et le pire dans tout ça, le sais-tu mon Ange ? C’est qu’aujourd’hui dans notre Monde, devenu tellement hideux, la mort, la souffrance, la douleur, celles des autres bien sûr, font rire… La catharsis a tombé le masque: le tragique amuse ! Ce monde est devenu fou !…Et du coup, les larmes ne nous lavent même plus de nos propres souffrances, parfois elles ne coulent même plus… Non. Vois-tu, dans ce Monde, que tu ne connaîtras jamais, les Hommes rient du malheur des autres pour oublier leurs propres angoisses, leur culpabilité aussi sans doute… Et comme je ne veux pas que tu sois ce soldat qui hurle de rire dans ce camion, ni cet enfant qui court plus vite que le vent, je préfère te rêver… Parce que même si je t’aime, je ne suis pas sûre que je serais assez forte pour survivre à la souffrance de te voir épouser les armes ou de te voir te noyer dans ton chagrin… ou dans cette flaque d’eau laissée par cette bouteille en plastique qui t’aurait éclaté au visage en heurtant trop violemment le sol… Non, mon Ange, reste là-haut… Les nuages sont de bien meilleurs compagnons de jeu, ils sont de confortables nids douillets pour te lover dans leurs creux… Les gouttes de pluie sont bien meilleures que l’eau conditionnée dans les bouteilles en plastique… Vu de là-haut notre monde est sans doute une vaste étendue bleue et or qui te fait rêver… Alors rêve mon Ange … Rêve… Et surtout veille à bien garder la tête au-dessus des nuages, joue avec les rayons du soleil, chante en chœur avec les oiseaux, laisse toi glisser le long de l’arc-en-ciel… Mais surtout non, surtout ne pose pas ton pied au sol… Tu t’écraserais… Et moi je n’y survivrais pas…  

Prends bien soin de toi…

Maman qui t’aime

A jamais… pour toujours…