Je reviens face à ce mur 40 ans après.
Je me rappelle qu'à ce moment là, j'ai écrit ce mot en y croyant sincèrement. J'avais pris mon pinceau, et jeté sur ce mur le mot paix avec toute la haine et le force de mon âme d'adolescente. J'en avais révé, avec la fougue de mes 20 ans, pendant cette période trouble où le rêve était permis, où l'utopie était devenue notre quotidien pendant ces quelques semaines hors du temps. On a dormi dans les amphi, lancé les pavés, retourné des voitures, on a cassé une routine bien huilée, ça, c'est les images qu'il en reste aujourd'hui. Mais le fond des choses est qu'on avait réussi à déstabiliser un pays tout entier, on avait introduit l'aléa dans une harmonie étatique silencieuse et trop parfaite. Depuis le 5 mai 1968, on allait vers l'inconnu, et ça, c'était grisant.
Mais par dessus tout, on a révé, on y a cru, vraiment. On a refait le monde pendant ces longues nuits, on a imaginé un futur différent, séparé du capital et de la rentabilité, un monde d'hommes et de femmes, une utopie que nous avons tous crus possible à ce moment là. J'ai écris ce mot sur ce mur avec cette idée, et 40 ans après, elle est encore là. Et je crois que ce rêve touché du doigt nous a tous définitivement changé.

Aujourd'hui, j'ai 60 ans.
Mon mot utopique d'adolesente est délabré, à moitié effacé par le temps, la peinture s'est écaillée, le mur sur lequel il repose n'est plus qu'une parcelle d'une vieille usine désaffectée dans une zone industrielle de la banlieue de Nanterre.
Mais mon mot est encore là, debout, et une larme de résistance coule de mon oeil rien qu'à cette idée.
Mon rêve vit encore après 40 ans. Je vis encore après 40 ans.
Depuis cette parenthèse utopique, j'ai enseigné l'EPS, pendant 35 ans, et je suis à la retraite, depuis hier.
Je viens ici pour boucler la boucle.
Je viens ici pour voir ce que je suis devenue.
Je viens ici pour voir si j'ai changé.
Le monde, lui, a changé.
Mes conditions de travail se sont écaillées comme mon mot sur ce mur, d'années en années. Et aujourd'hui, un enfant peut m'insulter en toute impunité, la moitié d'entre eux sont obèses ou en surpoids, et je suis obligé d'adapter un programme d'EPS de plus en plus frileux à une population de plus en plus fragile. Je suis inquiète pour ces enfants, et révoltée par le monde qui les construit.
Et je n'ai d'avis éclairé que pour ma discipline marignale, ce qui exclut la culture intellectuelle, et d'autant plus l'orthographe...
Et au delà de mon petit collège, je n'aime pas ce que ce monde est devenu. Télévision, consommation, pauvreté, violences, profits, rentabilité, tout ce contre quoi nous avons lutté est omniprésent. Je ne suis qu'une anonyme qui cherche à fuir la violence du monde, je ne suis qu'un consommateur numéroté qui alimente une mécanique qui s'emballe.
Notre rêve de paix n'est pas finalement pas devenu réalité.
Mais aujourd'hui, quand je revois ce que j'ai peint il y a 40 ans, quand je sens cette larme couler sur ma joue et la chaleur monter du fond de mon ventre, je constate avec fierté que j'ai encore cette hargne au fond de mes trippes.
Notre rêve de paix n'est pas devenu réalité. Et j'ai changé.
En 40 ans, j'ai appris la patience, et j'ai un peu plus de recul sur le monde dans lequel je vis. Je sais maintenant que ce monde devra finir. J'espère seulement être encore là quand ça arrivera.
Notre rêve de paix n'est pas devenu réalité. Pas encore...