Je suis là, aux portes de la mort, allongée sur ce lit médicalisé, avec ses deux barrières qui se baissent et qui remontent sur commande, parce que je suis tellement un légume que je risque tomber de mon propre lit. J'ai des escarres parce que je suis alité depuis trop longtemps maintenant. Et j'ai mal. Depuis cette attaque cérébrale a paralysé la moitié de mon cerveau il y a 8 ans, et la moitié de mon corps, je ne suis plus que la moitié de moi même. Je parle avec la moitié de ma bouche, je ne vois que d'un côté, je me suis cassé des côtes en tombant parce que mon côté faible ne peut plus me porter. Malgré le déambulateur qui m'a aidé à marcher pendant 4 ou 5 ans, qui m'a porté jour après jour pour faire ma ballade quoitienne, enfin, balade, c'est un grand mot, mon aller-retour quotidien dans le couloir plutôt.
Je ne me lave plus seule, je ne vais plus au toilettes seule, je ne mange pas seule.
Je reviens à l'état de bébé.
Je dépéris lentement depuis 8 ans. Depuis ce jour où ce vaisseau a éclaté dans mon cerveau, où mon arrière petit-fils m'a ramassé effondrée et à demi paralysée alors que j'allais chercher du charbon pour le poële. Un jour normal en somme.Enfin presque. Depuis ce jour, fini le jardinage et la récolte des légumes dans mon jardin, fini la cuisine, fini d'aller chercher l'eau quotidienne au puit.
Mon corps dépérit d'autant plus vite depuis ce jour, mais je suppose qu'il ne peut en être autrement. De toute façon, tout cela semble inévitable. Heureusement, je suis encore lucide, et ce n'est pas rien. Je reconnais les gens autour de moi, je peux suivre "Question pour un champion" chaque jour et jouer aux dames avec mon arrière petite fille, et gagner...
La vie m'offre encore des plaisirs, et je les prends.
Aujourd'hui, j'ai 99 ans, et 361 jours, mais je suis trop fatiguée pour passer le centenaire. Mes cadeaux m'attendent, ma famille entière va se réunir, mais je ne serai plus là. Je n'ai plus envie, ma vie est terminée.
Alors je jette un dernier regard à ce cadre résumant ma vie accroché au mur. Un cadeau de mes arrières petits enfants, ils ont choisi des photos pour résumer ma vie, et ils ont bien choisi.
Une photo de mariée, une de mon mari et moi le jour J, une de mes quatre enfants, puis une de mon cher frère, les enfants des enfants des enfants, et une dernière peu de temps avant que mon tendre époux ne meurt, le jour de nos 60 ans de mariage.
Finalement, j'aurai eu une belle vie. Je n'ai rien fait d'exceptionnel, mais j'ai fait ce que j'avais à faire ici bas. J'ai aimé, j'ai été aimée et j'ai engendré la vie.
Et c'est très bien comme ça.
Maintenant, je peux partir tranquille.
Je vous salue bien bas...

 

Marie Antoinette LAUGEAIS
6 mai 1906 - 2 mai 2006