D'abord, il y a mes attentes.
Qui me poussent à dédramatiser exagérément. À chercher le positif dans toute chose. Par principe. Pour ne pas avoir à admettre ma contrariété. Ou pire, ma déception.

Il y a mes peurs et mes appréhensions.
Que je m'efforce de surmonter, écarter ou ignorer. Par orgueil. Pour ne pas être réduite à mon statut de touriste.

Il y a la langue.
Que j'essaye d'apprivoiser. Toujours. Le minimum ; les formules de politesse. Puis un peu plus. Le nom des plats, les phrases que je mémorise et tente de répéter pour demander mon chemin.

Il y a aussi mes préjugés.
Qu'il est difficile de balayer. Que je renforce inconsciemment à chaque occasion.

Il y a mon ignorance.
Que je voudrais réduire. En ouvrant grand les yeux, les oreilles, en respirant très fort, même quand ça sent la merde ; en me laissant pénétrer - même quand l'issue est pénible, en goûtant à tout, en l'admettant.

Il y a mes humeurs.
Mon moral qui monte par l'escalier et descend en ascenseur. Un jour je me sens chez moi, je nage en pleine évidence. Le lendemain, je me demande ce que je fais là.

Et il y a les limites de ma conscience.
Ce que je peux accepter sans tiquer. Ce qui heurte. Ce qui tape mes tripes, me brûle le gosier, rend difficile la déglutition.

Il y a mon statut de touriste.
Qui fait de moi un portefeuille mobile. Une face de pigeon sur un corps de femme. Le Minotaure de la couillonnade et des quolibets.

Et malgré tout ça, malgré tous ces filtres, j'adhère. À chaque voyage, ce pays m'absorbe un peu plus, me retient plus fermement dans ses filets.
J'ai besoin d'être confrontée à cette violence : la beauté, la misère, les parfums, l'horreur, les sourires, ces femmes, ces incohérences, l'espoir et le désespoir dans la même coquille, le grand écart et les égalités, les paradoxes et la cohésion, Gandhi et le bruit, la chaleur, l'humidité, l'ésotérique et le saint, l'ouverture et l'immaturité.
C'est mon pôle. Je suis étrangère et englobée.
Voilà ce qui se bouscule dans ma tête quand je les regarde passer sur le marbre en damier, dans leurs saris tâchés.